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 Dire adieu

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MessageSujet: Dire adieu   Mar 20 Mar - 21:48


Dire adieu

Quelques semaines s’étaient écoulées depuis le tremblement de terre et la vie avait repris son cours pour Gabrielle. Elle sortait de deux jours de garde non-stop et avait à peine eut le temps de dormir quelques heures quand l’hôpital l’avait appelée en urgence. L’une de ses patientes en attente d’un don venait de se voir attribuer un cœur. Son état rendant l’opération particulièrement risquée, il fallait que ce soit elle qui la fasse, étant la seule à connaître parfaitement le dossier. Elle y avait passé plus de cinq heures. Heureusement, tout s’était bien passé et sa patiente se reposait désormais tranquillement en salle de réveil. Elle resterait encore quelques heures sous anesthésie et l’équipe la tiendrait au courant des suites de l’opération si besoin était.

Elle aurait pu rentrer chez elle directement mais elle doutait de pouvoir dormir, encore sous le coup de l’adrénaline qui l’envahissait lors de toute opération de cette envergure. De plus, elle devait manger, n’ayant rien eu le temps d’avaler de vraiment consistant depuis la veille au soir. Elle avait donc garé sa voiture près d’un parc qu’elle aimait bien, entre l’hôpital et South Pasadena, après être passée acheter une salade composée. Elle envisageait de s’asseoir tranquillement sur un banc pour profiter de ce coin de verdure et du soleil en mangeant. Mais, au fur et à mesure qu’elle remontait les allées du parc vers son coin favori, un peu à l’écart, derrière un bosquet de bougainvilliers, la fréquence des couples amoureux qu’elle croisait se mit à peser de plus en plus sur ses épaules. Il faisait beau ce jour-là et ils semblaient tous s’être donné le mot pour se retrouver à papillonner au soleil. Oh, elle était contente pour eux. Le bonheur et l’amour ne sont pas en quantité limitée, ce n’est pas parce que d’autres les vivent qu’ils vous privent de quoi que ce soit. Mais Lila lui manquait tant.

Ce pourquoi, en arrivant à destination, se contenta-t-elle de poser son repas à côté d’elle et de rester là, assise, les yeux dans le vague alors que ses pensées l’emmenaient loin en arrière, sans même se rendre compte des larmes qui coulaient sur ses joues. Ce n’étaient pas les gros sanglots d’une douleur insoutenable, non, juste le flot continu d’un chagrin profond qui déborde et ne sait plus où aller. Cela ferait deux ans cet été que son amour s’était éteinte dans ses bras sans que les secours ne parviennent à la réanimer. Elles n’avaient pas pu se dire adieu, se dire une dernière fois à quel point elles s’aimaient, à quel point leur vie ensemble avait été pleine et heureuse. Gabrielle savait que cela n’était pas nécessaire, qu’elles se le prouvaient tous les jours et se le disaient assez pour que Lila soit partie en se sachant aimée mais cet au revoir lui manquait à elle. Elle aurait voulu l’entendre une ultime fois, plonger dans ses yeux de velours sombre, nicher son nez dans le creux de son cou pour respirer son parfum pendant que ses bras la serrait si fort qu’elle sentait son cœur battre contre elle.

Elle réalisa qu’elle était encore trop là en elle, que ce n’est pas un adieu qui lui manquait, qu’elle n’acceptait tout simplement pas encore qu’elle ne soit plus là… Elle ne savait comment se défaire de cette attache dans le passé qui l’empêchait de renaître à la vie, de se rêver à nouveau un futur, sans oublier Lila. Ce n’est pas seulement qu’elle ne pouvait pas l’oublier, c’est surtout qu’elle ne le voulait pas. Elle n’avait jamais aimé ni été aimée avant elle et elle ne se faisait pas trop d’illusions, ses rapports aux autres étant ce qu’ils étaient, elle doutait fortement que cela lui arrive à nouveau.

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MessageSujet: Re: Dire adieu   Ven 23 Mar - 2:46

Tu es passée voir la blessée à l’hôpital, celle du tremblement de terre, celle perforée par cette tige de fer que tu as cramponnée pendant des heures. Tu avais promis à cette chirurgienne que tu t’arrêterais la voir à ce moment-là. Dans la réalité des faits, tu te l’étais promis à toi-même, elle était partie quand tu avais formulé la phrase. Tu as demandé à l’accueil si le docteur Duncan était là. Lors de ta première visite, on t’a répondu que c’était son jour de repos, à la deuxième qu’elle était au bloc et que l’opération durerait encore un bon bout de temps, temps dont tu ne disposais pas. Le destin rechignait à vous mettre de nouveau sur le même chemin. Pour une fois ce n’était pas la personne elle-même qui te fuyait, c’était la décision de ce hasard qui fait pas toujours les choses comme on le voudrait. Encore qu’elle aurait pu faire dire par l’accueil qu’elle n’était pas disponible. Ce genre de situation tu t’en étais fait une raison. Les gens passaient dans ta vie et ne restaient pas, quand bien même ils prenaient le temps d’y faire une halte. Tu avais renoncé, simplement.

Les jours qui avaient suivis le tremblement de terre avaient tenu de la folie. Un amoncellement de morts à s’occuper. Tu n’avais jamais vu cela. Autant de cadavres en même temps. C’est là que tu as vraiment pris conscience de la gravité de l’événement et de la chance de n’avoir eu que quelques égratignures. Tu n’as pas compté les heures de travail. Jour et nuit se succédaient sans que tu t’en rendes compte. Tu as campé sur place.
Quelques rares escapades pour aller chez toi, prendre une douche et changer de vêtements. Tu en avais profité aussi pour faire ces haltes à l’hôpital.

Le calme est revenu. La routine avec lui. Les rayons de soleil, tu apprécies moyennement. L’astre ne t’aime pas beaucoup, ses cadeaux ont toujours étaient des coups sur ta peau. Tu as le teint pâle et ça te convient. Tu n’as jamais compris pourquoi les gens s’exposent pour bronzer. Pourtant, depuis quelques jours, tu as besoin de lumière. Peut-être pour nettoyer toute la détresse que tu as côtoyé depuis le tremblement de terre. Alors, tu parcoures le parc plutôt que prendre le bus. Tu t’arrêtes. Il y a mille façons pour traverser le parc, l’une d’entre elles passe devant ce banc. Il est à deux pas. Il est à portée de mains. Plutôt que t’y asseoir, tu t’agenouilles dans la poussière du sentier. Tu as eu tord concernant le destin. Tu vois, elle est là.

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MessageSujet: Re: Dire adieu   Mar 27 Mar - 1:41


Dire adieu

A travers le brouillard de ses larmes, Gabrielle perçoit un mouvement près du banc. Elle lève la tête, s’attendant à ce qu’on lui demande si la place est libre, ce qui ne va pas ou quoi que ce soit d’autre mais il n’y a personne. Du moins, personne debout devant elle. Il y a quelqu’un au sol, par contre, et malgré sa vision brouillée, elle la reconnait, c’est Riley. Et ce qui est étonnant, c’est que cela ne l’étonne pas de la voir dans cette position. Comme si elle avait senti, peut-être, que debout face à elle, assise et dans une telle situation de fragilité, elle l’aurait quelque peu écrasée, dominée, et que ce n’est pas ce dont elle avait besoin là. Ou peut-être que sa raison est tout autre, qui sait…

En attendant, elle est contente de la voir. C’est idiot, elle n’a pas vraiment besoin des autres, rarement en tous cas, mais sa solitude lui pèse malgré tout et elle réalise qu’elle n’a personne, absolument personne à qui se confier, personne même à appeler pour aller se promener, prendre un verre en terrasse maintenant que les beaux jours reviennent… Elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas même de connaissances. Elle a des collègues de travail qui l’apprécient parce qu’elle est professionnelle mais sans avoir envie de la connaître plus avant parce qu’elle n’est que cela, justement. Elle a des voisins aussi, qu’elle salue de loin mais qui ne viennent jamais chez elle, pas même pour lui emprunter un peu de sucre ou quelques œufs. Elle ne passe pas chez eux non plus, d’ailleurs.

Aussi bizarre que cela puisse sembler, sachant qu’elles ne se sont croisées qu’une seule journée et n’ont eu qu’une brève conversation ensemble, Riley est ce qui se rapproche le plus d’une amie pour elle. En tous cas, la seule personne, à l’heure actuelle, avec laquelle elle n’ait pas juste parlé boulot ou temps qu’il fait, de ces conversations vides qu’on récupère quand on se trouve avec quelqu’une comme elle, à laquelle on n’a rien à dire ou qui interpelle trop pour qu’on sache quoi lui répondre. Pas de ça avec Riley. Elle ne l’a pas déstabilisée ou rebutée par sa franchise un peu maladroite. Et Gabrielle s’est retrouvée à lui parler vraiment, et facilement. C’est pour cela qu’elle est contente de la voir, cela sera peut-être encore comme ça, cette fois-ci.

Et puis, elle aimerait avoir une réponse à sa question, sur sa renaissance. Elle y a beaucoup pensé depuis, c’est intrigant et Gabrielle aime ce qui ne se résout pas de suite et Riley n’est définitivement pas un être humain comme les autres, elle le sent bien. Alors, comme à son habitude, elle demande, comme si hier était aujourd’hui, comme si elles venaient de se quitter dans la cafeteria, comme si elle n’avait pas été en larmes il y a quelques minutes, là, sur ce banc, dans ce parc public.
« Bonjour, Riley. Vous n’avez pas eu le temps de m’expliquer sous quelle forme vous étiez née à nouveau…»
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MessageSujet: Re: Dire adieu   Jeu 29 Mar - 14:32

Les manières de venir jusqu’à Gabrielle étaient multiples. Tu aurais pu dire “bonjour” comme si cela allait de soit, mais ce n’était pas le cas. Tu as vu les larmes sur ses joues. Ce n’est pas un bon jour. Tu aurais pu t’assoir près d’elle et prendre sa main pour la réchauffer à ta bienveillance, mais cela aurait montré à la face du monde sa détresse. Ce n’est pas ce que tu souhaites, cela fragilise beaucoup trop que d’appuyer sur les faiblesses. Tu aurais pu parler de déjeuner, se quitter ainsi et se retrouver pour la même nécessité. C’est anecdotique, ce serait évité ce qui vous a rapproché. Tu as posé les genoux à terre. Cela n’a rien d’une prière, tu ne pratiques aucune religion. Ce n’est pas non plus le vassal qui fait allégeance. Vous êtes à la même hauteur. Etrangement à la même hauteur même si les centimètres affirment le contraire. Elle pliant pour se protéger des assauts de la mer des douleurs, toi te dressant à la proue du navire d’infortunes. Tu ne dis rien. Tu t’offres. Elle est libre de prendre ce qu’elle veut de toi, ce qu’elle a besoin.

Tu n’as pas souvenir que quelqu’un ait pris ton sillage, ait abordé, ait livré sa cargaison de bonté en ces temps anciens où tu dérivais sans boussole, sans étoile, sans phare, sans port espéré. Un parc. Le vert des pelouses, les ors et azurs des fleurs, le sombre des arbres qui protègent du plongeon de la lumière sur vous. Ce n’est pas un port, ce banc. Il est radeau en terre et des courants invisibles vous ont amené à lui. A l’hôpital, il n’y aurait pas eu le même rapprochement. Il y aurait eu une distance imposée par ses contraintes professionnelles vous séparant à tout moment, en plein milieu d’une phrase, comme l’autre fois. Une sorte d’épisode télévisé qui maitrise parfaitement le moment où trancher dans le vif pour laisser l’amertume du manque. Elle t’aurait rendu visite dans ton sous-sol, il y aurait eu la même chose, le froid des couloirs,
l’ordre parfait des instruments qui sondent les corps. Tu aurais eu peur de rompre le silence du lieu. Un blasphème envers les morts. Ici, on peut choisir un horizon, aller vers lui ou un autre. Le hasard le sait bien.

Votre conversation reprend là où le bipeur avait sonné l’arrêt. Tu hoches la tête, car oui la question est restée en suspend. « Libre. » C’était bien ça. Tout quitter, tout abandonner derrière soi, sans se retourner. Et entrer dans cette liberté d’être dont tu avais besoin. « Sans limite. Sans interdit. Etre vivant sans être ce qu’on compresse d’un regard pour le faire entrer dans la case rassurante. Cela ne m’importune plus que les gens n’y voient qu’excentricité, incapables d’aller au-delà. Moi j’ai franchi ce seuil. Je suis au-delà. » Tu es toujours à genoux mais tu as basculé légèrement en arrière pour te poser sur tes talons. « J’ai essayé longtemps d’être cette petite fille qu’on espérait que je sois. Je me suis auto-censurée, auto-mutilée. Je me suis travestie pour ressembler à elle, mais ce n’était pas moi. Je ne m’accroche plus à ces apparences. »

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MessageSujet: Re: Dire adieu   Mar 3 Avr - 1:46


Dire adieu

Et comme à l’hôpital, la conversation avec Riley reprend facilement et sort, à nouveau, tout aussi efficacement Gabrielle de ses sombres pensées. Elle respire mieux mais ne se redresse pas pour autant, se contentant de regarder Riley dans les yeux pour chercher à mieux comprendre ce qu’elle lui explique. Cette volonté qui lutte, qui souffre pour accéder à autre chose, une autre existence, pas celle prévue, voulue, rêvée pour elle par d’autres au départ. Elle a du mal, elle qui a toujours été différente mais n’a jamais cherché à être autre ou, plutôt, n’en a jamais eu besoin.

Elle se dit juste, encore une fois, qu’elle a eu beaucoup de chance de tomber sur des parents adoptifs qui l’ont toujours acceptée et aimée comme elle était. Et sur Lila, plus tard, qui l’a même aimée sans doute, entre autres, pour cette différence. Parce qu’elle la partageait et que ces parts d’elles, communes, se sont reconnues. Mais elle n’a plus recroisé personne comme elle, comme Lila depuis. Et c’est un peu ce qui l’enferme de plus en plus et la rattache encore à sa femme, des années après sa mort. Dans sa mémoire, dans leurs souvenirs, elle est aimée comme elle est. Pourquoi en sortir alors ? Qu’est-ce que pourrait bien lui apporter l’acceptation de sa mort ? Pourquoi voudrait-elle regarder vers un futur vide, solitaire ?

C’est là qu’elle a l’impression de commencer à comprendre. Enfin, peut-être parce qu’elle n’est pas Riley alors que peut-elle vraiment comprendre de sa souffrance… Qu’aurait-elle fait sans ces amours ? Qu’aurait-elle fait si son étrangeté avait été refusée, rejetée, voire combattue ? Aurait-elle tenté de se conformer, se serait-elle psychologiquement mutilée pour ce faire ou se serait-elle battue ? Aurait-elle vaincue ou aurait-elle été vaincue ? Il est impossible de jamais le savoir. Alors elle admire Riley, d’avoir survécu, d’avoir maintenue intacte sa personne intérieure malgré tout et d’être parvenue à la faire exister à la lumière.

« Mais alors, qu’êtes-vous devenue une fois ses apparences arrachées ? Vous rencontrez des gens qui vous acceptent comme vous êtes ? Sinon, vous faites comment ? J’aimerais vraiment savoir. Je n’arrive pas à rencontrer des gens comme moi et je ne parviens pas à communiquer avec les autres. Je ne sais même pas si j’en ai envie. J’ai connue quelques rares personnes qui m’ont comprise, dans ma vie, mais je crains de n’y avoir été pour rien, que cela n’ait été qu’un heureux hasard. Je ne sais pas trop où je suis, en fait, en tant qu’être humain. Je suis excellente dans mon métier, ça je le sais, mais pour le reste… »

Gabrielle s’est redressée, son regard s’est perdu au loin. De loin, on pourrait croire qu’elle observe la beauté du parc autour d’elle mais il n’en est rien. Elle est quelque part en elle. Cela aussi la coupe des autres, cette tendance de son esprit, parfois, quand cela touche au trop profond, à partir ailleurs. Pourtant, elle attend la réponse de Riley, une part d’elle est toujours attentivement à l’écoute mais il faudrait être dans sa tête, ou la connaître, pour le savoir.
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MessageSujet: Re: Dire adieu   Ven 13 Avr - 0:18

A quel moment as-tu su que tu aimais sa voix ? Tu ne sais pas. Tu aimes l’entendre questionner, et bien plus tu aimes l’entendre ébaucher cette esquisse d’elle. Tu veux qu’elle continue, tu veux connaitre les instants qui la touchent, les formes qui lui font tourner le regard. Elle a posé ses yeux là où les tiens la cherchaient, l’espéraient. Maintenant ils sont partis cueillir un paysage. Tu voudrais te retourner vers le vallon, les pelouses, l’étang, le pont au loin. Tu voudrais la retrouver sur un chemin serpentant entre cela. Mais son regard n’a pas la netteté qu’oblige une cible choisie. Tu penses à ces appareils photographiques dont on tourne la bague pour faire la mise au point. Régler la focale, régler l’ouverture, prendre un cliché de la feuille d’arbre qui frémit sous la brise et attendre. Attendre parce que contrairement aux photos numériques, l’image à laquelle tu penses est enfermée dans une pellicule qu’il faudra développée pour la découvrir. Tu peux attendre. Tu sais attendre. Elle a posé son regard quelque part, là où personne ne peut aller. Tu veux pas la déranger alors tu poses ta voix sur cette brise qui tout à l’heure berçait la feuille que la photo... « Ce que je suis n’a pas vraiment de nom. J’ai pris un peu de féminité et un peu de masculinité. Un mélange qui va de l’un à l’autre sans jamais les atteindre. Je n’ai pas ma place ni dans l’un ni dans l’autre. Je navigue en eau inconnue et je découvre jour après jour qu’on peut aller plus loin. On parle de transidentité, mais c’est un sac fourre-tout. Vous savez, de ceux que les marins jettent sur leur épaule quand ils mettent pied à terre et rentrent chez eux.
Ces grands sacs de toile. Ils retournent vers leur maison et je m’éloigne du port. »
Les gens... « Vous. Moi. C’est une rencontre. » Tu l’a rencontrée, elle. Elle t’a en face d’elle, toi. Il y a des gens que tu croises. Parfois vous vous attardez ensemble. « Il existe des gens assez ouverts d’esprits, il y a aussi des personnes qui vivent dans des univers différents, décalés. » Tu penses aux gothiques, tu penses à certains artistes, tu penses à ceux en quête d’eux-mêmes dans cette mouvance non-binaire dans laquelle tu baignes. Les petits cailloux du chemin sur lequel tes genoux reposent commencent à signaler leur présence. Tu sais, sans le voir, qu’ils marquent ta peau de cercles rouges, la douleur qui commence à naître te le signale. Tu ne bouges pas pour autant. « Si vous ne savez pas où vous êtes, faites une croix sur le sol à chaque fois que vous vous posez la question. Vous vous rendrez compte des mouvements de votre vie. » Réponse terre à terre, et pourtant, elle montre autant l’immobilité que l’on a et peut surprendre aussi par un tracé en arabesque. « Les gens comme vous ? Comment sont-ils ? Comment êtes-vous ? »

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MessageSujet: Re: Dire adieu   Dim 15 Avr - 17:16


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« Transidentité », Gabrielle découvre le mot mais pas ce qu’il lui semble recouvrir. Elle vit depuis toujours avec tant de personnages à l’intérieur d’elle-même dont certains si étrangers les uns aux autres que, somme toute, ne pas savoir ou ne pas vouloir choisir entre une part de soi féminine et une autre masculine ne l’interpelle aucunement. Elle se questionne même depuis longtemps sur ce besoin de tous les parents, à la naissance ou aux échographies, de connaître immédiatement le sexe de leur enfant. « Alors, c’est quoi ? » est une demande qui la choque à chaque fois que, pour des raisons professionnelles, elle se retrouve à assister à la première rencontre de parents avec leur futur enfant. Ce n’est pas un quoi, mais un qui et savoir s’il va bien, ne devrait-ce pas être la première préoccupation ? Oh, bien sûr, elle vient, mais après, trop souvent après. Et pourquoi ? Pour tout préparer avant, en soi et à la maison, pour le ranger dès le début dans une case qui ne sera donc pas celle qu’il aura choisie mais celle qu’on lui attribue ? Et s’il est différent, s’il est malheureux dans cette case, si elle ne lui va pas, lui fait mal, le laissera-t-on en sortir, en choisir une autre, lui en présentera-t-on d’ailleurs d’autres possibles ? Ce n’est hélas pas ce que son expérience de la vie lui a montré et la vie de Riley ne paraît contredire non plus cette conclusion…

« Oui, nous nous somme rencontrées, en effet. énonce Gabrielle d’une voix encore perdue dans ses réflexions intérieures. Cela ne m’étonne pas trop, en fait, j’ai l’impression que nous suivons toutes les deux un chemin qui nous est propre. Peut-être que toutes ces routes qui échappent à la principale sont amenées à se croiser plus facilement, à un moment ou à un autre…

Quant à poser des cailloux sur le chemin. Eh bien, si elle s’amusait à le faire, sa route serrait loin d’être droite quant aux humains rencontrés ou aux lieux habités. Pour ce qu’il en est de ce qu’elle est, par contre, ce ne serait pas du tout la même chose. Car, quoiqu’elle se sache bien différente depuis toujours, elle n’a pas bougé, pas vraiment, jamais. Tout au plus s’efforce-t-elle aujourd’hui de s’ouvrir un peu plus mais sans changer véritablement pour autant. Au contraire peut-être même, elle offre plus ouvertement aux yeux des autres ce qu’elle est, sans chercher à l’atténuer ou à le dissimuler comme avant, libre à eux de l’accepter telle quelle ou pas. Et cela semble très agréablement être le cas de Riley qui ne se formalise pas du tout de ses échappées réflexives.

« Les gens comme vous ? Comment sont-ils ? Comment êtes-vous ? »
« Je ne sais pas trop. Je ne me passionnais pas pour les mêmes choses que mes camarades, plus jeune. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est pareil, que je suis trop dans ma tête, mes pensées et qu’elles ne coïncident que rarement avec celles des autres. Les conversations sur la pluie et le beau temps ne m’intéressent pas, je me fiche de qui a couché avec qui ou de la promotion d’un tel qui en agace tel autre… Je me demande qui nous sommes vraiment tous, ce que nous allons devenir, si nous en valons vraiment la peine. Je pense à Lila…

Gabrielle s’interrompt brusquement. Le nom lui a échappé tant il est vrai que parler avec Riley ressemble à se parler à soi-même. Cela fait tant de bien que Gabrielle en a oublié ses barrières habituelles.
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MessageSujet: Re: Dire adieu   Jeu 19 Avr - 16:06

Tu aimes bien cette image des chemins qui s’échappent de la route principale. Tu les imagines impossibles à borner. Chevaux sauvages qui se cabrent dès qu’on veut leur mettre un licol. Chevaux sauvages qui ruent quand on veut sangler une selle sur leur dos. Tu les imagines, ces chemins, avec leur propre géométrie faisant que les parallèles se croisent et les perpendiculaires fusionnent. Tu penses à ces dessins d’Escher qui jouent avec l’organe sensoriel qui voit ce qui n’est pas et parfois ce qui est. Cela te renvoie à tes propres oeuvres sculptées. Des cubes. Tu te dis que la sculpture peut jouer avec l’équilibre, mais le volume reste de trois dimensions, une géométrie bien sage. Alors que les routes que chacun emprunte ne le sont pas toujours. Vos chemins se sont croisés. Tu ne cherches pas particulièrement la compagnie d’autrui. Tu doses. Pas ours dans sa tanière, mais pas envie que ton espace soit envahi par une bande d’individus pour cause de camaraderie. Elle a eu des camarades, tu imagines des enfants dans la même salle de classe, des adolescents, des étudiants. « Je n’ai pas eu beaucoup d’amis durant mon enfance, mais j’ai eu des soeurs. Toutes différentes. Toutes adoptées, comme moi. » Ton enfance, tu l’as partagée avec tant de soeurs. Vague ressemblance avec un groupe d’amis ? Complicités, querelles, tous les échanges possibles. Groupe d’amies parce que les liens du sang ne sont pas là, mais d'avantage parce qu'il y a un lien fraternel avec toutes. Aujourd’hui tu as des collègues de travail et c’est vrai que leurs préoccupations te touchent peu. « Je ne m’intéresse pas au sport. »
C’est une conclusion à ta réflexion sur tes collègues qui ressemble à un résumé. Tu aurais pu ajouter « Ils ne s’intéressent pas à la danse », c’est tout aussi vrai. Elle t’a livré un prénom avant de fermer sa phrase. Silence. Lila. Un prénom. Tu te souviens d’un arbre aux jolis fleurs, on t’avait dit que dans certains pays, il avait donné son nom aux femmes. A quelle saison l’arbuste fleurit-il ? Le printemps. Plutôt que chercher des grappes mauves ou blanches, tu inspires profondément tentant de capter un parfum. Puis tu souffles. « C’est un joli prénom. » Faut-il en dire plus ? Demander ? Tu as trop peur de voiler cette complicité qui s’instaure lentement entre vous par une question inappropriée. Tu sais qu’elle a du mal à se livrer, à se lier. Tu sais parce que toi-même, trop souvent, ne romps pas le silence pour communiquer. Pour économiser tes genoux, tu as fini par t’assoir sur le sol, en tailleur. Et tu la laisses libre de poursuivre, ou de changer de sujet, ou de se taire. C’est cette liberté du silence ou du mot qui tisse un lien particulier entre vous.

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MessageSujet: Re: Dire adieu   Mer 2 Mai - 2:36


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Gabrielle sursaute. Riley a été adoptée, elle aussi ? Et, en même temps, elle ne s’en étonne pas vraiment. Les chemins, à nouveau. Cela lui semble presqu’une évidence, quand elle y pense, qu’ils aient été ainsi semblables, dès le départ…
« Non, je n’ai pas eu d’amis. Les camarades, c’était un peu comme les collègues aujourd’hui. Nous fréquentions la même école, la même classe. Nous travaillions ensemble, quand il le fallait bien, mais c’est tout… »

Gabrielle s’arrête, elle se souvient de son enfance, de ses parents. Non, elle n’a pas eu d’amis, pas de frère ni de sœur non plus, mais elle n’a pas vraiment eu l’impression de souffrir de la solitude. Les autres enfants ne l’intéressaient pas vraiment. Ses parents nourrissaient pleinement son esprit et les livres palliaient au reste.
« J’ai été adoptée, moi aussi. Je n’ai jamais su qui étaient mes vrais parents. Des drogués, probablement, vu où l’on m’a trouvée, mais je ne semblais pas avoir souffert de quoi que ce soit alors je ne sais pas. Je crois que je devais être la fille de mes parents, que seuls eux seraient capables de me comprendre. Mon abandon, mon adoption, je les vois comme une chance, pas des événements malheureux dont il faudrait me prendre en pitié. »

Gabrielle s’interrompt à nouveau. Elle repense à la seconde chance de sa vie, la plus belle, la plus merveilleuse, interrompue par la mort, comme la première. Lilaravi… Elle s’est forcé un chemin en elle comme si elle savait dès leur premier regard qu’elles étaient faites pour être ensemble mais qu’il lui faudrait une patience et une ténacité infinies pour le lui faire entendre. Et elle les avait eus. Elle était revenue la voir, jour après jour, même quand sa sœur était sortie de l’hôpital. Et elle n’avait jamais cherché d’excuse, elle ne venait pas la voir pour le suivi de sa sœur, non, elle venait la voir elle, Gabrielle. Et son métier étant ce qu’il était, celle-ci la voyait parfois arrivée et repartir sans lui avoir parlé mais toujours elle revenait. Mais quand elles se voyaient, oh, quand elles se voyaient, Gabrielle pouvait être elle et ce qu’elle était plaisait à Lila. Et Lila s’était faite une place en elle, inexorablement, avec son sourire, sa lumière, sa passion de la vie et de tout ce qu’elle avait de beau, d’unique, de merveilleux.
« Lila… Lilaravi… Ma femme… Cela fera deux ans, cet été, qu’elle est morte… »

Gabrielle se tait à nouveau. Complétement cette fois. Comment parler d’elle ? Comment résumer un tel être en quelques mots. Comment expliquer à quel point elle ne comprend toujours pas que la mort soit venue chercher un être qui avait une telle joie de vivre en elle, qui en donnait tant autour d’elle ? Mais peut-être est-ce cela que Gabrielle doit comprendre, accepter. Peut-être donnait-elle tant parce que cela ne devait pas durer, parce qu’il fallait compenser en quantité ces années qui ne seraient pas ?
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MessageSujet: Re: Dire adieu   Jeu 10 Mai - 1:04

Dans sa dernière phrase rien n’est vraiment étonnant. Tu pourrais t’arrêter sur sa précision que Lila était sa femme, non pas pour le fait en lui même, mais sur la manière simple dont elle te la livre, entre confiance et mœurs qui ont évolués. Y’a que pour les gens comme toi qu’il y a encore du travail à faire dans l’esprit de la foule. Tu pourrais te demander ce que tu faisais il y a deux ans. T’étais déjà à Pasadena, tu étais peut-être encore en formation pour ce boulot pas commun que tu fais, tu l'avais finie, tu bossais déjà aux pompes funèbres. Tu buttes même pas sur le dernier mot. C’est donc elle encore et toujours qui est passée sur les chemins faire sa cueillette. Elle qui récolte sans avoir à semer. Elle qui a blessé la femme en face de toi. Elle qui te nourrie au propre comme au figuré. Tout ce que tu essaies de faire c’est de replacer le visage de Gabrielle dans cette époque, dans ce lieu funèbre. Est-ce qu’une Lilaravi est passée entre tes mains ? Tu ne le souhaites pas. Tu préfères que votre rencontre soit arrivée dans une cafétéria, dans un parc.
Tu respectes son silence. Tu te tais. Tu emboites les éléments qu’elle t’a donnés alors que vous échangiez votre parcours. Des abandons de nouveaux nés. Des adoptions. De bons parents auprès desquels grandir. Il te reste des morceaux de puzzles en main. L’absence d’amis. La rencontre de l’âme sœur. La souffrance de la perte. Tu comprends ce qui s’est noué à l’hôpital.

Tu respectes son silence. Tu n’as toujours rien dit. Tu ne la laisses pas seule pour autant. Tu es témoin de son absence de paroles. Tu es témoin de son regard qui s’est de nouveau perdu pour laisser œuvrer le questionnement intérieur. Tu es témoin de ce qui bouge quand on a laissé échapper les mots qu’on évite souvent d’affronter car ils disent la douleur viscérale.
Tu respectes son silence. Tu ne la laisses pas seule, surtout pas. Tu t’approches imperceptiblement. A la lenteur de ses animaux qui se fondent dans le décor, sont le décor, comme la brindille, le caillou, la feuille. Tu t’approches jusqu’à épuiser la distance. Tu as ton regard près du sien. Ta main près de la sienne. Tu es à portée d’elle. Tu te donnes à tout ce qu’elle a besoin d’exprimer. Tu es à portée de geste pour un murmure... « Gardez précieusement tout le bonheur qu’elle vous a donné. »

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Dire adieu

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